Concours de Malbly/LoireEt pourtant

Ce vieil homme sent qu'il va mourir. Mais il ne craint pas la mort, cette grande libératrice. Ce qu'il redoute, c'est cette palpitation de seconde fatale au cours de laquelle, paraît-il, toute notre vie défile sous nos yeux . Il a l'impression d'avoir toujours été dérisoire et inutile...Et pourtant ...

Ce matin-là, entre deux siestes foetales, entraîné par la chevauchée d'un songe, il se tourna brusquement sur lui-même dans le ventre de sa mère. Il venait de lui offrir la plus grande joie de toute son existence .Aussitôt elle avait posé ses longs doigts fins sur sa coupole de vie . Et elle était là, comme miraculée de bonheur, devant un tel mystère. " Allez, bouge mon petit homme..." et ces mots naissaient sur ses lèvres comme par enchantement . Elle souriait en pleurant , toute à son émotion, et elle n'osait même plus faire un geste , de peur de ne pas être fidèle à son prochain rendez-vous...

Quand son mari rentra, il la découvrit aussi belle que la plus belle des madones, aussi lumineuse qu'une apparition, vibrante d'immobilité souriante, avec ses longs doigts fins posés sur son ventre. Un regard. Déjà il a tout deviné. Il s'approche d'elle doucement, et place, en une caresse, ses larges mains tout contre celles de sa femme. " Allez, bouge mon petit homme..." Et le petit de son homme, pour mieux cueillir la fleur d'un songe, se tourne vivement sur lui-même. Quelle immense joie pour ces deux êtres, ses parents ! Jamais ils n'ont ressenti autant d'amour , autant d'émotions...

Mais lui n'en a jamais rien su et il s'apprête à mourir, persuadé d'avoir toujours été dérisoire et inutile...Et pourtant...

Un jour, - il devait avoir sept ou huit ans - , il avait perdu dans les hautes herbes une superbe agate, sa bille préférée. Sur le moment, il en avait été chagriné, et il s'en était voulu de l'avoir fait rouler entre ses doigts , tout en traversant la prairie du Père Simon. Mais il lui avait suffi de s'acheter une nouvelle agate, aux couleurs miroitantes, pour oublier tout aussitôt celle qu'il avait malencontreusement laissé tomber. Mais elle n'avait pas été perdue pour tout le monde...

Un matin de grand froid, au sortir d'un hiver enneigé, un petit gars, passant sur le même chemin, avait cru voir scintiller dans son écrin de givre une pierre précieuse. Son imagination l'avait enfiévré de trésors légendaires et de pierreries magiques. Malgré tous ses efforts, il n'était pas parvenu à l'extraire, tant elle était prise dans la profondeur de sa glace. Alors il avait placé un gros caillou à l'emplacement même de son trésor, afin qu' aucun autre passant ne l'aperçoive, et pour qu'il puisse également le retrouver du premier coup d'oeil. Il vécut des heures exaltantes à rêver de sa pierre précieuse, et connut des affolements cruels et douloureux quand il s'imaginait qu'un autre peut-être l'avait déjà découverte...Il n'osait même plus venir soulever sa grosse pierre, de peur d'être épié .

Quand un radoucissement lui permit enfin de creuser jusqu'à son trésor , il eut cette légèreté de l'enfance de n'être même pas vraiment déçu de ne recueillir qu'une superbe agate. Car il eut cette certitude que cette bille serait toujours pour lui une bille magique . Elle devint son porte-bonheur, enfouie sous son oreiller, la nuit. C'est avec elle qu'il affronta plus tard tous ses examens, et au cours de son service militaire, particulièrement éprouvant, il l'avait fait percer pour la porter à son cou, jour et nuit, sur sa chaîne en or. Dans les moments les plus difficiles, il la roulait entre ses doigts et tout lui semblait aussitôt redevenir facile et rassurant . Toute sa vie, cette bille fut son plus éblouissant souvenir de gosse, et son plus fidèle réconfort. Cette agate qu'un autre avait dû perdre un jour...Mais cet autre n'en avait jamais rien su. Et il s'apprêtait à mourir, persuadé d'avoir toujours été dérisoire et inutile. Et pourtant...

Il était dans sa treizième année quand il se fit un nouveau camarade de classe. Il s'appelait Jacques, et il frétillait de gaieté comme un petit chien joueur. Avec lui, les journées étaient à chaque fois des récréations prolongées. Mais Jacques, en plus, vivait dans un drôle d'univers, au-milieu d'une drôle de famille. Sa mère s'enfonçait de jour en jour, un peu plus, dans une folie d'innocence, et tout son appartement était tout aussi fantaisiste et dérangé que sa pauvre raison. Elle avait disposé son mobilier, comme un peintre choisirait ses volumes et ses couleurs, sans jamais vraiment réaliser qu'ils bloquaient parfois le passage , ou que personne ne pouvait plus désormais ouvrir telle porte ou tel tiroir. Elle collectionnait les objets les plus disparates et les plus étranges, gardait depuis presque vingt ans de vieux journaux et d'anciennes revues, en de vacillantes pyramides jusqu'au plafond. Elle était d'une gaieté constante et ses grands yeux s'éclairaient en flammes d'amande quand elle commençait à raconter les souvenirs de ses histoires, ou les histoires de ses souvenirs...Et ce qui le poussait aussi à raccompagner Jacques jusqu'au coeur de sa cuisine, c'est que cette grosse femme gardait toute la journée, bien au chaud sur un coin de sa vieille cuisinière, d'inégalables galettes de pomme de terre !

Fantasque comme elle était, le spectacle ne manquait pas dans cette maison d'écureuils un peu fous. Pour fêter un bon événement, par exemple, elle faisait, leur disait-elle, ce que font toutes les bonnes familles bretonnes la nuit de la Saint-Sylvestre . Elle jetait par la fenêtre une partie de sa vaisselle, et s' amusait de chaque fracas comme une fillette devant un feu d'artifice. Jacques et lui-même en profitait toujours pour faire siffler dans l'air quelques assiettes volantes...

Un jour que l'ambiance familiale était encore plus euphorique que d'habitude, il avait dit à la mère de Jacques, de tout son sourire, qu'elle était " une maman formidable " . Elle en avait eu les larmes aux yeux, l'avait serré dans ses bras, tout en répétant d'innombrables " Oh merci, petit, merci...Une maman formidable...Oh ! merci, petit, merci..." . Et depuis cette phrase toute simple était devenue la caresse de son coeur, la douceur de sa vie .Bien des années plus tard, alors que depuis longtemps il avait perdu Jacques de vue, elle continuait à se raconter toute seule, à voix haute, comment un brave petit gars lui avait dit qu'elle était " une maman formidable, une maman formidable..."

Mais ce brave petit gars n'en avait jamais rien su . Et il s'apprêtait à mourir, persuadé d'avoir toujours été dérisoire et inutile. Sans attendre cette fatale palpitation de seconde, cet éclair de toute une vie, il se prit à se retourner sur son passé, avec l'inquiétude de celui qui n'ose à peine regarder par-dessus son épaule...Il aurait tant voulu y découvrir cette grande action, cette belle oeuvre qui justifient et transfigurent à elles-seules toute une existence. Mais il cherchait en vain, car il cherchait mal. Comme la plupart des hommes, il n'avait pas conscience de la grandeur et de la portée de ses faits et gestes les plus quotidiens, de ses paroles les plus simples et il ne pouvait soupçonner que même les objets les plus anodins peuvent parfois palpiter d'une longue histoire mystérieuse, et d'étranges promesses d'avenir...

Certes, par-dessus son épaule fatiguée, il revoyait près d'un demi-siècle passé sur les chantiers, en tant qu'électricien, à construire des dizaines et des dizaines d'appartements et de maisons pour les autres. Mais n'importe quel ouvrier consciencieux aurait fourni le même travail. Il cherchait ce qu'il aurait pu, lui, le vieux garçon, laisser d'unique et de personnel derrière lui. Mais il ne voyait rien. Il s'apprêtait donc à mourir, persuadé d'avoir toujours été dérisoire et inutile. Et pourtant...

Pendant ses nombreuses années de chantier, il en avait vu défiler des jeunes auprès de lui, auxquels il s'évertuait , au début, d'apprendre le métier et de transmettre son expérience. Mais ces jeunes ne semblaient n'en faire qu'à leur tête. Toutes ses mises en garde ne servaient à rien. Il fallait d'abord qu'ils se cognent eux-mêmes à une difficulté, qu'ils essuient un échec ou qu'ils échappent de justesse à un accident grave pour enfin comprendre. A quoi bon alors se donner de la peine, et perdre son temps à expliquer. Au fil des déceptions, il en était devenu taciturne. Ses paroles se réduisaient à l'essentiel.

C'est à cette époque qu'il vit arriver dans son équipe un nouveau jeune. Encore un nouveau jeune ! Ils tenaient un ou deux chantiers, une ou deux saisons puis repartaient faire leur expérience ailleurs. Il abattit donc son travail presque comme si de rien n'était. Le petit jeune n'avait qu'à bien regarder et bien suivre. C'était tout. Et les journées se succédaient aussi monotones et identiques que les couleurs de leurs fils électriques. Mais ce petit jeune, à la dérive de lui-même, appréciait de travailler auprès de lui, et d'y retrouver chaque jour la même rudesse et le même silence rassurants. Il aimait le regarder faire, sensible à la netteté et à l'exactitude de chacun de ses gestes. Il partageait son goût du bien-faire et du beau-faire, dans le respect scrupuleux de toutes les normes de sécurité.

Un matin, après une réunion de chantier, il partit suivre une autre équipe sur un autre site. Pas le temps de palabrer, déjà le camion se mettait en route . Le petit jeune aurait bien esquissé un geste de la main, mais...Qu'importe. De toute manière, ils finiraient bien par se retrouver sur un prochain chantier.

Mais la vie en avait décidé autrement. Apprécié pour ses grandes qualités professionnelles , sollicité pour un gros contrat à l'étranger, le jeune homme fit un parcours exemplaire. De retour en France, rapidement contremaître, il suivit des cours du soir et devint ingénieur dans la région parisienne. Il passa dès lors son temps, tantôt sur le terrain, pour tous les chantiers délicats qui exigeaient ses compétences, tantôt dans les Grandes Ecoles , pour former d'autres futurs ingénieurs. Dans ses cours, il ne manquait pas de raconter, avec humour et émotion, comment il avait appris le métier, en regardant faire un sacré bonhomme taciturne...Il lui devait tout. Et à son tour, il leur faisait partager la présence et l'expérience de cet homme, auxquelles il mêlait humblement les siennes, comme deux cascades s'unissent en un torrent de vie. Et à chaque fois, en lui-même, il se demandait ce qu'avait bien pu devenir cet artisan de la lumière.

Mais cet artisan n'en avait jamais rien su. Et il s'apprêtait à mourir, persuadé d'avoir toujours été dérisoire et inutile. Et pourtant...

Pourtant toute sa vie, comme toute vie humaine, n'avait été qu'une chaîne invisible et inconsciente de gestes et de paroles qui l'unissait pour toutes les éternités à tous les hommes du passé ainsi qu'à tous les hommes à venir. Se souvenait-il qu'un jour, en montagne , égaré dans les replis d'une forêt, il s'était retrouvé soudain devant la blancheur ensoleillée d'une grande bâtisse, caressée par les arbres. Il en était resté figé d'émerveillement. C'était en fait une maison de cure . Il n' avait pas résisté au bonheur de confier son émerveillement à trois convalescents qui se reposaient sur un banc ." Mais vous êtes vraiment au paradis, ici ! " Déjà, il était reparti sur le bon sentier . Mais sa petite phrase allait faire redécouvrir la Vie à l'un de ces convalescents, dans cette maison de cure pas tout à fait comme les autres, puisqu'elle n'accueillait que les naufragés de l'alcool...Mais il n'en avait jamais rien su...Comme il n'avait pas su qu'il avait croisé trop fugitivement une femme qui n'aurait demandé qu'à lui donner toute la force de son amour, pour l'accompagner jusqu'au bout de son voyage...Comme il n'avait pas su tant d'autres mystères de la vie, et tout comme il avait été privé de trop de paroles , aussi bienfaisantes et nécessaires que la lumière, de ces paroles que presque toujours, par pudeur, par négligence , par orgueil ou tout simplement parce que nous les croyons inutiles ou trop évidentes, nous nous abstenons de prononcer...

Il s'apprêtait donc à mourir, persuadé d'avoir toujours été dérisoire et inutile. Et il sentait maintenant s'approcher cette palpitation de seconde fatale, au cours de laquelle, paraît-il, toute son existence allait repasser sous ses yeux...

Dans l'éclair fulgurant d'une longue procession, aux images ralenties, il se vit naître et grandir, rire et pleurer, traverser des hivers et des printemps, travailler, mûrir et vieillir. Il revit ses nuits les plus noires, ses souvenirs les plus amers, et toute la méchanceté de ses paroles les plus injustes et les plus blessantes. Il redécouvrait des recoins occultés de son existence, entrouvrait de terribles cloisons ensanglantées ou ressentait des vertiges sur des passerelles d'émotions refoulées. Mais la Vie, dans la généreuse spontanéité de son jaillissement, lui fit revoir aussi ses matins les plus doux, ses heures les plus lumineuses. Elle lui fit revivre des instants magiques et l'emmena boire aux sources oubliées du bonheur fragile. Et dans son jaillissement d'amour, elle lui offrit les éclats de ces destinées dont il n'avait même pas pu soupçonner l'existence, et lui murmura toutes ces pensées et toutes ces paroles dont il n'avait jamais rien su...

Et le vieil homme, soulevé par les deux arches, ténébreuses et lumineuses, de sa vie, réconcilié dans son unité retrouvée, pleura de comprendre qu'il n'avait été nullement dérisoire et inutile, mais simplement, et profondément, un homme, sur la terre des hommes...